Un président digne de la fonction ferait rapidement plus et mieux que lui. Et sans bruit.

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Les hôpitaux de Touba, Kaffrine, Sédhiou et Kédougou, en construction depuis 2016 sont, semble-t-il, terminés. Le président-politicien, son parti et sa coalition se préparent à les inaugurer, à partir du 28 mai prochain. C’est, du moins, l’information à notre disposition. Les quatre cérémonies seront enrobées dans une sorte de tournée économique. Nous ne sommes plus dupes des capacités de manipulation du président-politicien et de son  clan. Ce serait déjà la ferveur dans les localités concernées.

Quatre hôpitaux, ce n’est certainement pas rien, mais il n’y a vraiment pas lieu de les inaugurer avec pompe, en déplaçant pratiquement toute la République, en faisant venir des soit disant militants de partout par cars, charrettes, à dos d’ânes, de chevaux, à vélos, etc. Quoi de plus normal, de plus naturel pour un gouvernement d’un pays démuni comme le Sénégal, de construire des infrastructures sanitaires, scolaires, routières, sociales, etc. ? Dans les pays sérieux, les dirigeants ont d’autres chats à fouetter que d’inaugurer de façon folklorique des infrastructures.

Les différentes cérémonies seront sûrement l’occasion de déverser de tonitruantes louanges sur le président-politicien et de se lancer dans des comparaisons insensées, les mêmes. « Nous avons construit trois fois plus de . . . . . qu’Abdou Diouf et deux fois plus que Wade », les entend-on souvent dire. Quoi de plus normal ? Á sa première épouse, un père de famille donne 500 francs de dépense quotidienne. Divorcé et marié à une seconde épouse, il lui donne 1500 francs de la même dépense. Á une troisième épouse, il donne 4500 francs. N’est-il pas normal que celle-ci, si elle est bonne épouse, présente un repas plus copieux et de meilleure qualité ? Le président-politicien n’a aucun mérite particulier de construire plus d’infrastructures que ses deux prédécesseurs.

Avec un président vraiment digne de la fonction, se préoccupant principalement de sa mission régalienne, du développement prioritaire du pays, le budget de la présidence pourrait être divisé par deux, voire par trois. Nous y reviendrons plus en detail dans la prochaine contribution. En attendant, je passe ici en revue les « Fonds spécifiques », que nous appelons communément les « Fonds politiques ». Leur montant se situait autour d’un milliard, quand les Socialistes quittaient le pouvoir. Ce montant passera rapidement à huit milliards, avec l’accession à la magistrature suprême du vieux président-politicien. Son digne successeur maintient (théoriquement) le même montant. Dans la pratique, ce montant serait largement dépassé. Nous en aurons le cœur net quand nous aborderons l’importante contribution d’un compatriote dont personne ne doute de la compétence en finances publiques[1].

 

Les gaspillages vont bien plus loin que ce que nous en savons, nous profanes. Pour nous en convaincre, interrogeons la contribution que j’ai évoquée plus haut, celle de Monsieur Mamadou Abdoulaye Sow. C’est de lui qu’il s’agit.  Inspecteur principal du Trésor à la retraite, ancien Directeur général de la Comptabilité publique et du Trésor, ancien Ministre délégué chargé du budget, M. Sow est bien à l’aise dans les problèmes qu’il passe en revue dans son texte, notamment ceux relatifs aux  « Fonds secrets et politiques », qui sont un véritable gouffre de milliards dont personne, à part les bénéficiaires et leur entourage immédiat, ne sait comment ils sont dépensés. D’emblée, M. Sow précise qu’il « est connu de tous qu’une partie des ‘’Fonds secrets et politiques’’ est utilisée pour le financement ‘’illégal’’ des partis politiques et des campagnes électorales ». Ce n’est plus un secret pour personne : le parti présidentiel en priorité, les partis membres de la coalition au pouvoir, les détestables transhumants, sont largement entretenus par ces fonds.

Du point de vue de M. Sow, « les objectifs assignés aux ‘’Fonds politiques’’  devraient être définis, s’ils doivent être maintenus dans le cadre d’une éventuelle réforme des Fonds à caractère secret ». Il s’attarde sur l’adjectif ‘’politique’’ qui ne devrait pas renvoyer à la politique politicienne. De l’avis de l’expert incontesté en finances publiques, « il s’agit ici de la politique comme mode de gestion vertueuse des affaires publiques. « En principe, poursuit-il, les dépenses à financer sur les ‘’Fonds politiques’’  devraient être en faveur de la République et de façon générale de l’État de droit. » C’est vraiment tout le contraire de ce qui se passe chez nous. « Les fonds politiques, source de controverses et d’enrichissement illicite », tel est le titre d’une contribution que j’ai publiée dans Le Quotidien du 7 août 2014. J’étais alors à l’OFNAC et la contribution n’avait pas du tout plu du côté de la présidence de la République.

Pour revenir à la contribution de M. Sow, il souligne avec force  que des « Fonds politiques » ne devraient pas exister au niveau de certaines de nos institutions comme l’Assemblée nationale, le Conseil économique, social et environnemental et le Haut Conseil des Collectivités territoriales. Pour les raisons de son rejet des « fonds politiques » au niveau de ces institutions budgétivores, je renvoie le lecteur à sa contribution du 28 septembre. Mon texte est déjà long et nous devons passer à l’explication des fonds à caractère secret qui engloutissent des dizaines, voire des centaines de milliards de nos maigres deniers. M. Sow évalue en moyenne le budget des Fonds à caractère secret à près d’un milliard cinq cents millions de francs CFA par mois et il en fait l’historique. Il précise : « De 35 millions de francs CFA de prévisions initiales en 1960, ces ‘’Fonds spéciaux’’ sont montés en prévisions à 680 millions de francs CFA en 1977/1978, puis à pas moins de 4 milliards de francs CFA depuis 2009 et aujourd’hui à pas moins de 17 milliards de francs CFA en autorisations budgétaires. »

  1. Sow révèle ensuite : « Dans les lois de finances de 2014 et 2015, les montants des Fonds à caractère secret alloués à la Présidence de la République et à la Primature se sont respectivement élevés à 18 252 592 000 et 18 306 296 000 francs CFA. » Et il en donne la source : « Comptes administratifs de l’ordonnateur des années 2014 et 2015 publiés dans le site Web de la Direction générale des Finances du ministère de l’Économie, des Finances et du Plan, consulté le 25/09/2017. » Quel gâchis ! Avec la préparation de l’élection de février 2019 qu’il fallait gagner coûte que coûte dès le premier tour, les fonds à caractère secret pour les années 2017-2019 devraient être plus voraces encore avec nos maigres « deniers d’impôts ». Je comprends maintenant certaines fortunes de gens partis presque de rien et qui se permettent de construire des immeubles de quatre à cinq étages, parfois plus.
  2. Sow précise pour s’en indigner et nous avec lui, que ce budget spécial pour la période 2012-2017 est supérieur au budget alloué au fonctionnement de plusieurs ministères. Il rappelle enfin la terminologie de Pierre Bitoun qui se décline en ces termes : « C’est dire, en un seul chiffre, la valeur qu’accorde la République à la (dé) raison d’État et l’ampleur de la responsabilité que prennent les députés quand ils votent ces crédits »[2]. Nos ‘’honorables’’ députés voteront tous crédits relatifs aux fonds à caractères secrets qui leur seront généreusement alloués à eux aussi[3].

 

Il existe bien d’autres détails dans le texte de M. Sow, de détails qui nous éclairent sur l’énorme gaspillage de nos maigres ressources budgétaires qui, avec des dirigeants honnêtes et soucieux du seul développement du pays, seraient plus utilement dirigées vers d’autres secteurs comme l’éducation, la santé, l’agriculture, l’élevage, etc. Dans une prochaine contribution, je reviendrai sur la contribution de M. Sow et interrogerai d’autres niches de gaspillage pour illustrer mon affirmation sans équivoque : un président digne de la fonction ferait rapidement plus et mieux que le président-politicien, et sans bruit.

 

Mody Niang

 

Dakar, le 26 mai 2021

[1] Contribution publiée le 28 septembre 2017 dans les quotidiens suivants : L’AS, WalfQuotidien, Enquête, Le Témoin.

[2] Pierre Bitoun, « La Facture, le train de vie de l’État et des élus », Albin Michel, 1992, p. 179.

[3] Que devient notre compatriote dont le slogan préféré était : « Am réew, kenn du ko pàacoo, da ñu kooy pencoo. »

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