/

MONTPELLIER, LA FRANร‡AFRIQUE ร€ BOUT DE SOUFFLE

par Boubacar Boris Diop

40 mins read

๐’๐ข ๐ฅ๐ž ๐ฌ๐จ๐ฆ๐ฆ๐ž๐ญ ๐๐ž ๐Œ๐จ๐ง๐ญ๐ฉ๐ž๐ฅ๐ฅ๐ข๐ž๐ซ ๐ง๐จ๐ฎ๐ฌ ๐ž๐ฆ๐›๐š๐ซ๐ซ๐š๐ฌ๐ฌ๐ž ๐ญ๐š๐ง๐ญ, ๐œ’๐ž๐ฌ๐ญ ๐š๐ฎ๐ฌ๐ฌ๐ข ๐ฉ๐š๐ซ๐œ๐ž ๐ช๐ฎ’๐ข๐ฅ ๐ง๐จ๐ฎ๐ฌ ๐ฆ๐ž๐ญ ๐›๐ซ๐ฎ๐ญ๐š๐ฅ๐ž๐ฆ๐ž๐ง๐ญ ๐ž๐ง ๐Ÿ๐š๐œ๐ž ๐๐ž ๐œ๐ž๐ญ๐ญ๐ž ๐œ๐ซ๐ฎ๐ž๐ฅ๐ฅ๐ž ๐ฏ๐žฬ๐ซ๐ข๐ญ๐žฬ. ๐๐ฎ๐ž ๐Œ๐š๐œ๐ซ๐จ๐ง ๐š๐ข๐ญ ๐œ๐ซ๐ฎ ๐ฉ๐จ๐ฎ๐ฏ๐จ๐ข๐ซ ๐๐žฬ๐œ๐ข๐๐ž๐ซ ๐ญ๐จ๐ฎ๐ญ ๐ฌ๐ž๐ฎ๐ฅ ๐๐ฎ ๐ฃ๐จ๐ฎ๐ซ, ๐๐ฎ ๐ฅ๐ข๐ž๐ฎ, ๐๐ž๐ฌ ๐ฆ๐จ๐๐š๐ฅ๐ข๐ญ๐žฬ๐ฌ ๐ž๐ญ ๐๐ž๐ฌ ๐š๐œ๐ญ๐ž๐ฎ๐ซ๐ฌ ๐๐ž ๐ฅ๐š ๐ฃ๐จ๐ฎ๐ญ๐ž ๐ฏ๐ž๐ซ๐›๐š๐ฅ๐ž ๐šฬ€ ๐ฏ๐ž๐ง๐ข๐ซ ๐ž๐ฌ๐ญ ๐ฅ๐š ๐ฉ๐ซ๐ž๐ฎ๐ฏ๐ž ๐ช๐ฎ’๐ข๐ฅ ๐ญ๐ข๐ž๐ง๐ญ ๐ฉ๐จ๐ฎ๐ซ ๐ช๐ฎ๐š๐ง๐ญ๐ข๐ญ๐žฬ ๐ง๐žฬ๐ ๐ฅ๐ข๐ ๐ž๐š๐›๐ฅ๐ž ๐๐ž๐ฌ ๐ข๐ง๐ญ๐ž๐ฅ๐ฅ๐ž๐œ๐ญ๐ฎ๐ž๐ฅ๐ฌ ๐š๐Ÿ๐ซ๐ข๐œ๐š๐ข๐ง๐ฌ ๐Ÿ๐ซ๐š๐ง๐œ๐จ๐ฉ๐ก๐จ๐ง๐ž๐ฌ ๐ช๐ฎ๐ข ๐ง๐ž ๐ฅ๐ฎ๐ข ๐จ๐ง๐ญ ๐ฃ๐š๐ฆ๐š๐ข๐ฌ ๐Ÿ๐š๐ข๐ญ ๐จ๐ฆ๐›๐ซ๐š๐ ๐ž. ๐‚’๐ž๐ฌ๐ญ ๐€๐œ๐ก๐ข๐ฅ๐ฅ๐ž ๐Œ๐›๐ž๐ฆ๐›๐ž ๐ฅ๐ฎ๐ข-๐ฆ๐žฬ‚๐ฆ๐ž ๐ช๐ฎ๐ข ๐ซ๐š๐ฉ๐ฉ๐จ๐ซ๐ญ๐ž ๐š๐ฏ๐ž๐œ ๐ฎ๐ง๐ž ๐ฌ๐ฎ๐ซ๐ฉ๐ซ๐ž๐ง๐š๐ง๐ญ๐ž ๐œ๐š๐ง๐๐ž๐ฎ๐ซ ๐œ๐ž๐ญ๐ญ๐ž ๐š๐ฎ๐๐ข๐ž๐ง๐œ๐ž ๐šฬ€ ๐ฅ’๐„ฬ๐ฅ๐ฒ๐ฌ๐žฬ๐ž ๐š๐ฎ ๐œ๐จ๐ฎ๐ซ๐ฌ ๐๐ž ๐ฅ๐š๐ช๐ฎ๐ž๐ฅ๐ฅ๐ž ๐ฌ๐จ๐ง ๐ข๐ฅ๐ฅ๐ฎ๐ฌ๐ญ๐ซ๐ž ๐ก๐จฬ‚๐ญ๐ž ๐ฌ๐ž ๐Ÿ๐š๐ข๐ญ ๐ฉ๐ซ๐ž๐ฌ๐ช๐ฎ๐ž ๐ฌ๐ฎ๐ฉ๐ฉ๐ฅ๐ข๐š๐ง๐ญ : ยซ ๐Ž๐ง ๐ง๐ž ๐ฆ๐ž ๐ฆ๐ž๐ญ ๐ฉ๐š๐ฌ ๐š๐ฌ๐ฌ๐ž๐ณ ๐ฅ๐š ๐ฉ๐ซ๐ž๐ฌ๐ฌ๐ข๐จ๐ง ! ๐Œ๐ž๐ญ๐ญ๐ž๐ณ-๐ฆ๐จ๐ข ๐ฅ๐š ๐ฉ๐ซ๐ž๐ฌ๐ฌ๐ข๐จ๐ง ! ยป ๐„๐ง ๐ฌ๐จ๐ฆ๐ฆ๐ž, ๐œ’๐ž๐ฌ๐ญ ๐ฅ๐ž ๐ฆ๐š๐ขฬ‚๐ญ๐ซ๐ž ๐ช๐ฎ๐ข ๐ฌ๐ž ๐ฉ๐ฅ๐š๐ข๐ง๐ญ ๐ช๐ฎ๐ž ๐ฅ’๐ž๐ฌ๐œ๐ฅ๐š๐ฏ๐ž ๐ง๐ž ๐ซ๐šฬ‚๐ฅ๐ž ๐ฉ๐š๐ฌ ๐š๐ฌ๐ฌ๐ž๐ณ…

๐ถ๐‘’ ๐‘ก๐‘’๐‘ฅ๐‘ก๐‘’ ๐‘‘๐‘’ ๐ต๐‘œ๐‘ข๐‘๐‘Ž๐‘๐‘Ž๐‘Ÿ ๐ต๐‘œ๐‘Ÿ๐‘–๐‘  ๐ท๐‘–๐‘œ๐‘ ๐‘’๐‘ ๐‘ก ๐‘ก๐‘–๐‘Ÿ๐‘’ฬ ๐‘‘โ€™๐‘ข๐‘› ๐‘–๐‘š๐‘๐‘œ๐‘Ÿ๐‘ก๐‘Ž๐‘›๐‘ก ๐‘œ๐‘ข๐‘ฃ๐‘Ÿ๐‘Ž๐‘”๐‘’ ๐‘๐‘œ๐‘™๐‘™๐‘’๐‘๐‘ก๐‘–๐‘“ ๐‘๐‘œ๐‘›๐‘ก๐‘Ÿ๐‘’ ๐‘™๐‘’ ๐‘ ๐‘œ๐‘š๐‘š๐‘’๐‘ก ๐‘‘๐‘’ ๐‘€๐‘œ๐‘›๐‘ก๐‘๐‘’๐‘™๐‘™๐‘–๐‘’๐‘Ÿ ๐‘‘๐‘–๐‘Ÿ๐‘–๐‘”๐‘’ฬ ๐‘๐‘Ž๐‘Ÿ ๐พ๐‘œ๐‘ข๐‘™๐‘ ๐‘ฆ ๐ฟ๐‘Ž๐‘š๐‘˜๐‘œ, ๐ด๐‘š๐‘ฆ ๐‘๐‘–๐‘Ž๐‘›๐‘”, ๐‘๐‘‘๐‘œ๐‘›๐‘”๐‘œ ๐‘†๐‘Ž๐‘š๐‘๐‘Ž ๐‘†๐‘ฆ๐‘™๐‘™๐‘Ž ๐‘’๐‘ก ๐ฟ๐‘–๐‘œ๐‘›๐‘’๐‘™ ๐‘๐‘’๐‘ฃ๐‘œ๐‘ข๐‘›๐‘œ๐‘ข. “๐ท๐‘’ ๐ต๐‘Ÿ๐‘Ž๐‘ง๐‘ง๐‘Ž๐‘ฃ๐‘–๐‘™๐‘™๐‘’ ๐‘Žฬ€ ๐‘€๐‘œ๐‘›๐‘ก๐‘๐‘’๐‘™๐‘™๐‘–๐‘’๐‘Ÿ, ๐‘Ÿ๐‘’๐‘”๐‘Ž๐‘Ÿ๐‘‘๐‘  ๐‘๐‘Ÿ๐‘–๐‘ก๐‘–๐‘ž๐‘ข๐‘’๐‘  ๐‘ ๐‘ข๐‘Ÿ ๐‘™๐‘’ ๐‘›๐‘’ฬ๐‘œ๐‘๐‘œ๐‘™๐‘œ๐‘›๐‘–๐‘Ž๐‘™๐‘–๐‘ ๐‘š๐‘’ ๐‘“๐‘Ÿ๐‘Ž๐‘›๐‘ฬง๐‘Ž๐‘–๐‘ ” ๐‘Ÿ๐‘Ž๐‘ ๐‘ ๐‘’๐‘š๐‘๐‘™๐‘’ ๐‘ข๐‘›๐‘’ ๐‘ฃ๐‘–๐‘›๐‘”๐‘ก๐‘Ž๐‘–๐‘›๐‘’ ๐‘‘๐‘’ ๐‘๐‘œ๐‘›๐‘ก๐‘Ÿ๐‘–๐‘๐‘ข๐‘ก๐‘–๐‘œ๐‘›๐‘ . ๐ฟ๐‘’ ๐‘๐‘Ÿ๐‘œ๐‘—๐‘’๐‘ก ๐‘Ž ๐‘’ฬ๐‘ก๐‘’ฬ ๐‘–๐‘›๐‘–๐‘ก๐‘–๐‘’ฬ ๐‘๐‘Ž๐‘Ÿ ๐‘™๐‘’ ๐ถ๐‘œ๐‘™๐‘™๐‘’๐‘๐‘ก๐‘–๐‘“ ๐‘๐‘œ๐‘ข๐‘Ÿ ๐‘™๐‘’ ๐‘…๐‘’๐‘›๐‘œ๐‘ข๐‘ฃ๐‘’๐‘Ž๐‘ข ๐‘Ž๐‘“๐‘Ÿ๐‘–๐‘๐‘Ž๐‘–๐‘› (๐ถ๐‘‚๐‘…๐ด). ยป

Au mois d’avril dernier, a รฉtรฉ annoncรฉe la tenue les 8 et 9 octobre 2021 ร  Montpellier, d’un ยซ sommet Afrique-France ยป d’un nouveau genre. Plutรดt que de rรฉunir autour de lui ses homologues du continent, le chef de l’ร‰tat franรงais a choisi cette fois-ci de dรฉbattre publiquement avec les acteurs de la sociรฉtรฉ civile africaine. Les initiateurs de cette discussion rรฉpรจtent ร  l’envi sur les radios et tรฉlรฉs qu’elle sera franche, voire houleuse. Le projet, insolite ร  bien des รฉgards, a รฉtรฉ accueilli avec un certain amusement. Mais tout en comprenant bien les ricaneurs, je prรฉfรจre prendre au mot Achille Mbembe et ses amis franรงais. Il est รฉvident que le prรฉsident Macron ne prend aucun risque avec ce format concoctรฉ par quelque discrรจte officine de la Franรงafrique. Ces gens ont accumulรฉ une รฉnorme expรฉrience depuis le temps qu’ils s’activent dans l’ombre ร  maintenir les Africains dans les fers, veillant mรชme parfois, suprรชme dรฉlicatesse, ร  ce qu’ils ne leur fassent pas trop mal. Il n’y aura donc pas de sujet tabou ร  Montpellier, mรชme ยซ les sujets qui fรขchent ยป – dixit l’inรฉnarrable et inรฉvitable Kako Nubukpo – seront abordรฉs. Et aprรจs ? Ce sont justement ces faux coups de pied dans la fourmiliรจre qui donnent tout son sens ร  une telle opรฉration. Elle ne pourra en effet faire illusion que si Emmanuel Macron est rudement sommรฉ, sous l’ล“il gourmand des camรฉras, de s’expliquer sur les interventions militaires franรงaises en Afrique, sur le franc CFA, sur le soutien de Paris ร  des psychopathes pervers sans oublier le pillage รฉhontรฉ des ressources naturelles de tant de pays pauvres. Loin d’รชtre gรชnรฉ par ces piques dรฉrisoires, Macron les dรฉgustera comme du petit lait. Le pire des scรฉnarios ce serait que des intellectuels sรฉnรฉgalais, congolais ou ivoiriens dรฉjร  largement suspectรฉs de larbinisme, ne jouent pas avec assez de ยซ vรฉritรฉ ยป la comรฉdie d’une rรฉvolte entiรจrement financรฉe par le Trรฉsor franรงais. Emmanuel Macron, on s’en doute, n’a nulle envie de vaincre sans pรฉril. Ce jeune prรฉsident a du reste montrรฉ en bien des occasions ร  quel point il lui importe de passer pour celui qui ne craint rien ni personne. Soit dit au passage ce n’est certainement pas, dans sa position, un signe de maturitรฉ.

En plus de tout cela, ร  juste quatre mois d’un scrutin prรฉsidentiel s’annonรงant trรจs disputรฉ, il n’y a aucun mal ร  ce qu’il soit vu, en particulier par l’รฉlectorat franรงais d’origine africaine, comme un homme de bonne volontรฉ, le seul prรชt ร  refonder la relation franco-africaine. Mais la main tendue de Macron ne s’est pas seulement heurtรฉe ร  du scepticisme. Elle a aussi suscitรฉ des rรฉactions de colรจre ร  vrai dire assez inhabituelles dans l’espace francophone oรน une certaine rรฉsignation aux dรฉrives de la Franรงafrique est la chose du monde la mieux partagรฉe. Et le plus frappant, c’est que des intellectuels gรฉnรฉralement assez mesurรฉs ou peu loquaces sur la politique africaine de la France, se sont sentis cette fois-ci carrรฉment poussรฉs ร  bout et l’ont fait savoir avec des mots trรจs durs.

C’est que, au-delร  de l’aspect politique de cette affaire, tout le monde a รฉtรฉ troublรฉ par le profond mรฉpris qui sous-tend la dรฉmarche du prรฉsident franรงais. On ne le dit pas assez mais ce seigneurial dรฉdain est particuliรจrement manifeste ร  l’รฉgard de ses pairs. Tout le monde avait en effet cru comprendre qu’un sommet Afrique-France, ce sont les retrouvailles annuelles, en alternance sur les deux continents, d’ร‰tats souverains et amis. Bien รฉvidemment, personne n’a jamais รฉtรฉ dupe de cette fiction, mais au moins les apparences รฉtaient-elles sauves. Macron vend en quelque sorte la mรจche en montrant clairement que c’est bien Paris qui a toujours convoquรฉ ses obligรฉs pour tancer les uns, fรฉliciter les autres, unifier les points de vue sur quelque dossier รฉpineux et, chemin faisant, rappeler au reste du monde son emprise absolue sur les populations de terres lointaines. Macron n’en est d’ailleurs pas ร  son coup d’essai pour ce qui est du manque de respect ร  l’รฉgard des chefs d’ร‰tats africains. Il faut revenir sur son comportement proprement abject, incomprรฉhensible – mรชme dans l’รฉtrange grille de lecture de la Franรงafrique – vis-ร -vis du prรฉsident burkinabรจ Roch Marc Christian Kaborรฉ ร  l’Universitรฉ de Ouagadougou en novembre 2017. Sans doute prรฉfรฉrerions-nous tous oublier cette scรจne surrรฉaliste d’un prรฉsident รฉtranger traitant ร  haute et intelligible voix son hรดte de crรฉtin et ce, devant une foule d’รฉtudiants hilares. Vexรฉ et furieux – on le serait ร  moins ! – Kaborรฉ a immรฉdiatement quittรฉ les lieux… C’รฉtait un de ces moments oรน un petit rien jette ร  la figure de l’homme asservi toute la honte et toute la merde de sa condition. Ce n’est pas tout, car on a eu droit plus tard, de la part du mรชme Macron, ร  un coup de sang public contre les prรฉsidents du G5-Sahel, engueulade menaรงante suivie d’une convocation par voie de voie presse ร  Pau. Ordre de dรฉfรฉrer auquel aucun d’entre eux n’a, bien entendu, osรฉ dรฉsobรฉir… Emmanuel Macron savait pouvoir se permettre tout cela : en vรฉritรฉ, il y a quelque chose de dรฉstabilisant dans la facilitรฉ avec laquelle les chefs d’ร‰tat du ยซ prรฉ carrรฉ ยป revรชtent le boubou de laquais de la France ou de pions qu’elle dรฉplace quasi distraitement sur l’รฉchiquier de sa politique รฉtrangรจre. Pas un seul n’a eu un sursaut d’orgueil et contestรฉ ร  Emmanuel Macron le droit de modifier seul et ร  sa guise un rendez-vous figurant en bonne place dans le calendrier international.

En fait, leur mise ร  l’รฉcart est une sanction politique : suspectรฉs d’encourager en sous-main les ennemis de la France, ils ne mรฉritent mรชme plus qu’on leur parle. Mais voilร  : ces chefs d’ร‰tats africains ont beau รชtre ce qu’ils sont, nous avons beau les dรฉtester, le fait est que nous nous sentons humiliรฉs de les voir ainsi piรฉtinรฉs. Le traitement dรฉgradant qui leur est infligรฉ, au vu et au su de tous, ne peut que raviver une nรฉgrophobie – mais peut-รชtre devrait-on parler d’afrophobie – qui a tendance ร  devenir presque universelle. Cela dit, ne ressemblons-nous pas, nous autres intellectuels africains, bien plus que nous voulons l’admettre ร  nos prรฉsidents ?

Si le sommet de Montpellier nous embarrasse tant, c’est aussi parce qu’il nous met brutalement en face de cette cruelle vรฉritรฉ. Que Macron ait cru pouvoir dรฉcider tout seul du jour, du lieu, des modalitรฉs et des acteurs de la joute verbale ร  venir est la preuve qu’il tient pour quantitรฉ nรฉgligeable des intellectuels africains francophones qui ne lui ont jamais fait ombrage. C’est Achille Mbembe lui-mรชme qui rapporte avec une surprenante candeur cette audience ร  l’ร‰lysรฉe au cours de laquelle son illustre hรดte se fait presque suppliant : ยซ On ne me met pas assez la pression ! Mettez-moi la pression ! ยป En somme, c’est le maรฎtre qui se plaint que l’esclave ne rรขle pas assez…

Il a fallu, pour mieux ferrer les naรฏfs, dresser d’Achille Mbembe le portrait d’un farouche contempteur de la Franรงafrique. ร‡a, c’est une vraie bonne blague. L’historien camerounais s’est ร  ce jour surtout distinguรฉ par de rares critiques, au demeurant trรจs gรฉnรฉrales, contre la politique africaine de la France ou les dรฉsรฉquilibres entre le Nord et le Sud, le tout dans une langue parfois traversรฉe par de magnifiques รฉclairs mais le plus souvent obscure, que l’on sent travaillรฉe et retravaillรฉe pour n’รชtre comprise de personne. La figure d’un Mbembe vent debout contre la Franรงafrique a รฉtรฉ rรฉduite ร  nรฉant par l’intรฉressรฉ lui-mรชme au cours de sa longue interview du 3 avril 2021 sur TV5. On l’y voit, trรจs mal ร  l’aise, relativiser ses propres critiques contre le chef de l’ร‰tat franรงais et proposer – entre autres idรฉes saugrenues – que dans nos diffรฉrents pays, l’ambassadeur de France daigne parler aussi aux opposants ou qu’il soit construit ร  Paris un ยซ Institut des Mondes africains ยป … Dans la mรชme interview, il n’a aucun avis sur les questions concrรจtes au cล“ur de la Franรงafrique telles que le franc CFA, l’opรฉration Barkhane ou les trรจs nombreuses interventions militaires franรงaises en Afrique. Et, dรฉsolรฉ de le dire, lorsqu’on l’interpelle sur le rapport Duclert relatif ร  l’implication franรงaise dans le gรฉnocide des Tutsi au Rwanda, son cafouillage est juste pathรฉtique. On est sidรฉrรฉ de constater que trente ans aprรจs, Achille Mbembe n’a toujours pas trouvรฉ le temps d’accorder une petite minute de rรฉflexion au massacre de plus d’un million d’innocentes personnes au cล“ur de l’Afrique. Bref, pour le dire familiรจrement, les attaques de Mbembe contre la France รงa ne mange pas de pain.

Le prรฉsident franรงais sait parfaitement ร  quel genre d’intellectuel africain il va avoir affaire ร  Montpellier. Cela fait partie de son travail d’รชtre informรฉ en dรฉtail de ces choses-lร  et il ne s’attend certainement pas ร  รชtre poussรฉ dans les cordes par Achille Mbembe. Mais ce n’est peut-รชtre pas par simple vanitรฉ personnelle que le co-fondateur des “Ateliers de la Pensรฉe” a acceptรฉ de se dรฉvouer. Il a dรฉclarรฉ maintes fois avoir รฉtรฉ sensible ร  certains signaux positifs envoyรฉs par Macron. Il est vrai qu’au vu des gestes qu’il a eu le courage de poser, ce dernier est le prรฉsident franรงais qui semble le moins se satisfaire du statu quo franรงafricain. En plus du rapport Duclert sur l’implication de la France dans le gรฉnocide des Tutsi au Rwanda, il en a commanditรฉ un autre ร  Felwine Sarr et Benedicte Savoy sur la restitution des ล“uvres d’art volรฉes par la France coloniale. (On notera toutefois au passage que dans ce cas prรฉcis, il ne s’est guรจre souciรฉ de l’avis des ร‰tats, aujourd’hui indรฉpendants, ainsi spoliรฉs pendant l’Occupation du continent africain.) Il est de mรชme admirable que Macron ait qualifiรฉ, ร  Alger mรชme – en pleine campagne รฉlectorale franรงaise – la guerre d’Algรฉrie de crime contre l’humanitรฉ et sollicitรฉ la rรฉflexion de Benjamin Stora sur la concurrence des mรฉmoires qui en reste la cicatrice la plus visible.

Beaucoup refusent de se laisser impressionner par ces dรฉcisions, y subodorant de vulgaires manล“uvres de diversion. Ils ont sans doute raison de soutenir que c’est le moins que Macron pouvait faire. Mais il l’a fait. Au-delร  du contexte gรฉnรฉral et des probables motivations politiciennes du futur candidat ร  sa propre succession, personne ne peut lui dรฉnier la paternitรฉ de gestes assez forts en eux-mรชmes. Le petit bรฉmol, c’est qu’on aura tout de mรชme relevรฉ qu’aucun de ces dossiers ne porte sur les questions brรปlantes de l’heure. Rwanda. Algรฉrie. Patrimoine africain ancien. Cela signifie qu’il ne s’agit nullement pour Paris de lรขcher prise aujourd’hui et maintenant mais d’exorciser les fantรดmes de son passรฉ colonial et de son prรฉsent nรฉocolonial…

De toutes faรงons, les gestes – et encore moins les gesticulations – n’ont pas le poids de ces actes qui changent le cours de l’Histoire : mรชme s’il cherche ร  passer pour le jeune homme un peu cinglรฉ prรชt ร  faire imploser la Franรงafrique, Emmanuel Macron est un prรฉsident franรงais tout ร  fait ordinaire, veillant de maniรจre fort rรฉflรฉchie et mรฉthodique aux intรฉrรชts stratรฉgiques de son pays. Il est parfaitement conscient de son devoir de perpรฉtuer, par la force ou par la ruse, la mise sous coupe rรฉglรฉe d’ร‰tats africains supposรฉs souverains et si fabuleusement dotรฉs en ressources naturelles. Rien de nouveau sous le soleil, dira-t-on. Certes. Mais un tel systรจme de pillage ne se voit aujourd’hui qu’en Franรงafrique, surtout sous cette forme impudique et de plus en plus… dรฉcomplexรฉe. C’est en grande partie ce qui permet ร  la France de tenir son rang dans le concert des nations. Il est du reste arrivรฉ ร  ses politiques et penseurs de passer aux aveux sur ce point prรฉcis. Ainsi Franรงois Mitterrand, alors ministre de la Justice, observe dรจs 1957, dans Prรฉsence franรงaise et abandon, que ยซ Sans l’Afrique, il n’y aura pas d’histoire de France au XXI e siรจcle ยป. Jacques Chirac s’est lui aussi lรขchรฉ sur le mรชme thรจme au moment de ses adieux ร  l’ร‰lysรฉe. L’Italien Matteo Salvini n’a donc fait qu’enfoncer une porte ouverte lorsqu’il a dรฉclarรฉ, sous le coup de la colรจre, que sans sa mainmise sur l’Afrique et sur le franc CFA, la France serait au 15รจme rang mondial. En vรฉritรฉ, Salvini a dit tout haut ce que le monde entier – y compris les alliรฉs occidentaux de Paris – pense tout bas. De fait, il serait difficile d’imaginer la France en train de siรฉger au Conseil de sรฉcuritรฉ sans le rรฉservoir de voix ยซ automatiques ยป de ses ex-colonies. On aurait รฉgalement encore plus de mal ร  comprendre que le franรงais soit une des langues de travail des Nations Unies. Ces lignes sont รฉcrites au moment oรน en concluant une toute nouvelle Alliance militaire stratรฉgique (AUKUS), les ร‰tats-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne rappellent cruellement ร  la France qu’elle n’a plus vraiment sa place ร  la table des grands. La chose est si sรฉrieuse que Paris, qui a perdu un contrat de sous-marins nuclรฉaires australiens de 90 milliards de dollars pourtant signรฉ depuis 2016, a en une rรฉaction ร  la fois spectaculaire et dรฉrisoire, rappelรฉ ses ambassadeurs ร  Washington et ร  Canberra…

Il n’est pas encore nรฉ, le prรฉsident franรงais qui va prendre le risque de compromettre une situation aussi avantageuse. Voilร  pourquoi la capacitรฉ d’adaptation ร  de nouvelles circonstances historiques est depuis ses origines un formidable enjeu de survie pour la Franรงafrique. Elle a toujours su y faire et c’est d’ailleurs le secret de sa longรฉvitรฉ. Puisqu’elle est houspillรฉe de toutes parts, chaque nouveau locataire de l’ร‰lysรฉe promet sans rire, dรจs son installation, de “repenser la coopรฉration franco-africaine”, de la ยซ rรฉ-รฉquilibrer ยป voire d’en ยซ rรฉ-inventer les fondamentaux ยป. Le phรฉnomรจne est si rรฉcurrent que toute dรฉfinition de la Franรงafrique devrait prendre en compte ce rituel รฉlysรฉen qui est surtout un hommage du vice ร  la vertu : il est si manifestement immoral pour un pays riche de faire main basse sur les ressources des crรจve-la-faim que celui qui s’en rend coupable ne peut manquer d’รฉprouver une honte secrรจte. Celle-ci est d’une certaine faรงon au cล“ur des ravalements successifs de faรงade que l’on a connus.

Nรฉe elle-mรชme d’une grande manล“uvre tactique – les ยซ indรฉpendances ยป clรฉs-en-main – la Franรงafrique sait depuis le dรฉpart ce que se rรฉajuster veut dire. ร€ peine sortie d’une guerre cruelle au Cameroun, humiliรฉe ร  Dien-Bien-Phu et en Algรฉrie, la France avait trouvรฉ, selon le mot d’Edgar Faure, le moyen de ยซ quitter l’Afrique pour mieux y rester ยป. Il faut dire que la manล“uvre n’a guรจre รฉtรฉ difficile pour elle. Bien au contraire, les รฉlites colonisรฉes รฉtaient si inquiรจtes de son dรฉpart qu’il a fallu leur jurer, la main sur le cล“ur, que toutes ces histoires d’indรฉpendance c’รฉtait du pipeau, qu’il s’agissait surtout pour la ยซ Patrie des droits de l’homme ยป de ne pas รชtre trop visiblement ร  rebours d’une fatale รฉvolution historique. Pour l’anecdote, cela n’a pas suffi ร  rassurer Lรฉon Mโ€™ba qui a vaillamment rรฉsistรฉ jusqu’au bout contre cette trรจs bizarre idรฉe des Blancs de confier la gestion d’un pays ร  des Noirs. On raconte aussi que le Gรฉnรฉral en personne a dรป monter au crรฉneau pour que le Gabonais – plus tard appelรฉ pรจre de l’indรฉpendance ! – arrรชte son cirque de colonisรฉ heureux de l’รชtre. Senghor a encore รฉtรฉ plus cynique. Faisant peu de cas de la nouvelle donne politique, il n’a mรชme pas jugรฉ utile de renoncer ร  sa nationalitรฉ franรงaise. Il a en outre dirigรฉ un ร‰tat sรฉnรฉgalais souverain en restant membre du gouvernement Debrรฉ jusqu’au 19 mai 1961, exactement un an aprรจs la proclamation officielle de l’indรฉpendance le 4 avril 1960 dans le cadre de la Fรฉdรฉration du Mali…

Mongo Beti s’est demandรฉ sa vie durant – une vie de vrais combats… – pourquoi de tous les intellectuels colonisรฉs, les francophones se montraient presque toujours les plus veules. La question reste d’actualitรฉ avec l’acceptation par Achille Mbembe de jouer fiรจrement les Nรจgres de service dans quelque ville du sud de la France. Le sommet de la Baule a รฉtรฉ une autre illustration de cet effort constant d’aggiornamento. Aprรจs la guerre froide et la dรฉbรขcle du camp communiste, Mitterrand fait accoucher, via les “Confรฉrences nationales”, des changements devenus inรฉvitables. Paris a ainsi pu garder le contrรดle de la situation en poussant au-devant de la scรจne des hommes supposรฉs neufs mais prรฉparรฉs depuis longtemps en coulisse.

Emmanuel Macron, qui a publiquement dรฉplorรฉ ยซ des sentiments anti-franรงais ยป en Afrique sait qu’il a hรฉritรฉ d’un systรจme plus mal en point que jamais. Et en vue des indispensables rรฉformes, il mise sur la nouvelle gรฉnรฉration. Dans la campagne destinรฉe ร  ยซ vendre Montpellier ยป, la jeunesse africaine est sans cesse convoquรฉe et l’on a entendu Mbembe pester contre ยซ les vieilles postures et les vieux rรฉflexes ยป. Cet ยซ รฉlรฉment de langage ยป, comme on dit maintenant, vise ร  faire passer tous ceux qui dรฉnoncent la politique franรงaise pour des nihilistes manichรฉens, incapables de regarder vers le futur ou de saisir les enjeux complexes de notre รฉpoque. ร‡a fait toujours chic, les postures modernistes mais dans ce cas prรฉcis elles s’appuient, soit dit sans mรฉchancetรฉ, sur de la prospective ร  deux balles. Si Achille Mbembe ignore l’รฉtat d’esprit rรฉel des jeunes de Yaoundรฉ, Libreville ou Brazzaville, ceux avec qui il prรฉpare le sommet de Montpellier, bien informรฉs, ne risquent certainement pas de se mรฉprendre lร -dessus.

Des faits de plus en plus lourds dรฉmentent l’a priori paresseux d’une gรฉnรฉration venue au monde bien aprรจs les annรฉes soixante et ne se reconnaissant donc pas dans les slogans de leurs aรฎnรฉs. Pendant les รฉmeutes de mars 2021 au Sรฉnรฉgal, ce sont des jeunes en colรจre qui, pour la premiรจre fois en plusieurs siรจcles de prรฉsence franรงaise dans le pays, ont ciblรฉ des sociรฉtรฉs – Total, Orange, Eiffage et Auchan – au seul motif qu’elles รฉtaient franรงaises. On a en outre parfois le sentiment que l’attachement ร  la France est davantage le fait des personnes politisรฉes du troisiรจme รขge, toutes idรฉologies confondues, que de la gรฉnรฉration montante, plutรดt sรฉduite par la franche radicalitรฉ du mouvement ยซ France Dรฉgage ยป dont le nom et les desseins sont une premiรจre dans la longue tradition de lutte du peuple sรฉnรฉgalais.

Tout cela รฉtant dit, le face-ร -face entre Macron et la sociรฉtรฉ civile africaine aurait รฉtรฉ beaucoup plus crรฉdible ou mรชme fructueux si on avait au moins senti sur le terrain des signes concrets de sa volontรฉ de changement. En fait, dรจs qu’on passe aux choses sรฉrieuses, ce n’est plus un jeune idรฉaliste brouillon mais finalement assez sincรจre que l’on voit mais un monstre froid. Macron est celui qui, sous prรฉtexte de rรฉformer le franc CFA, a sabotรฉ, avec la complicitรฉ de Ouattara, le projet d’ร‰co de la CEDEAO. Il faut aussi parler de la fin d’Idriss Dรฉby Itno. Intervenu en pleine polรฉmique sur l’opportunitรฉ de la rencontre de Montpellier, l’assassinat du leader tchadien est aussitรดt apparu comme un vรฉritable test de sincรฉritรฉ pour Macron. Allait-il faire preuve d’un minimum de retenue, ne serait-ce pour ne pas gรชner davantage Achille Mbembe et tous ceux qui nourrissaient l’espoir d’une รจre nouvelle dans nos rapports avec la France ? Question bien naรฏve, au fond : aucun chef d’ร‰tat franรงais ne peut se payer le luxe de finasser quand le destin d’un pays aussi important que le Tchad est en jeu. Macron s’est prรฉcipitรฉ, toute honte bue, aux obsรจques de Dรฉby pour installer au pouvoir une junte militaire illรฉgitime prรฉsidรฉe par le fils du dรฉfunt. Il n’en menait pas large, sous le chaud soleil de Nโ€™Djamรฉna mais au vu des รฉnormes enjeux stratรฉgiques, il รฉtait essentiel, comme dit l’รฉcrivain Koulsy Lamko, de ยซ confirmer le Tchad dans son statut de camp militaire ยป de la Franรงafrique.

Quid du trรจs rรฉcent coup contre Alpha Condรฉ ? Il serait pรฉrilleux de s’y รฉtendre en l’รฉtat actuel des choses. En fait, rarement putsch aura suscitรฉ autant de spรฉculations contradictoires. Mais ce qui est fascinant, c’est la rapiditรฉ avec laquelle le peuple des rรฉseaux sociaux a conclu, sans l’ombre d’un doute – mais sans beaucoup de preuves non plus – ร  une nouvelle saloperie de Paris. Cela en dit long sur l’image dรฉplorable de la France en Afrique en ce moment. On la dรฉteste assez pour la juger capable de tout et donc coupable de tout. Il est vrai qu’elle nous a habituรฉs au pire. Il y aurait, par exemple, fort ร  parier que la plupart des deux cent quatre coups d’ร‰tat militaires recensรฉs en Afrique ont eu lieu dans le ยซ prรฉ-carrรฉ ยป, les services spรฉciaux franรงais รฉtant chaque fois ร  la manล“uvre pour se dรฉbarrasser d’un laquais devenu indocile et mettre en selle un nouvel homme de paille, galonnรฉ ou non.

Quand on en vient aux opรฉrations militaires, le contraste est frappant entre les Britanniques qui n’ont jamais envoyรฉ de troupes dans leurs anciennes colonies et les Franรงais qui l’ont fait si souvent que l’on se perd dans le dรฉcompte. Le Sรฉnateur Pierre Laurent, ancien secrรฉtaire national du Parti communiste, parle de quarante-deux interventions militaires en Afrique depuis les annรฉes soixante. Dans Que fait l’armรฉe franรงaise en Afrique ? Raphaรซl Granvaud en dรฉnombre quarante-neuf entre 1957 et 2008, dont trente-cinq dans le seul ยซ prรฉ-carrรฉ ยป. ร€ l’รฉpoque il n’รฉtait encore question ni du Mali et de la Libye, ni de la Centrafrique et de la Cรดte d’Ivoire ou encore moins du Rwanda. Le rythme des interventions s’est nettement accรฉlรฉrรฉ et cela explique bien pourquoi, d’aprรจs le ยซ Peace Research Institute ยป d’Oslo, l’armรฉe franรงaise bat tous les records d’opรฉrations militaires sur le continent africain. La derniรจre en date est Barkhane โ€“ cinq mille cent hommes – que Pierre Laurent considรจre dans sa lettre du 4 mars 2021 ร  la ministre de la Dรฉfense Florence Parly comme ยซ la plus importante depuis la guerre dโ€™Algรฉrie. ยป Et Barkhane, justement, c’est la grande affaire du mรชme Macron qui dit appeler de tous ses vล“ux un dialogue sincรจre avec l’Afrique citoyenne en octobre prochain.

Il ne s’est jamais gรชnรฉ pour justifier, ร  l’instar de ses prรฉdรฉcesseurs, l’activisme militaire de Paris par la nรฉcessitรฉ de faire face au terrorisme. Barkhane, on le sait, est nรฉe de Serval qui prรฉtendait protรฉger les populations civiles d’une colonne de djihadistes sur le point de s’emparer de Bamako en passant par Kona. Les Maliens y ont tellement cru qu’ils ont dรฉferlรฉ par milliers dans les rues en agitant des petits drapeaux bleu-blanc-rouge et en criant ยซ Vive la France ! ยป. Dรฉbut fรฉvrier 2013, Franรงois Hollande est ร  Tombouctou oรน, accueilli en triomphe, il n’hรฉsite pas ร  dรฉclarer : ยซ Je viens sans doute de vivre la journรฉe la plus importante de ma vie politique. ยป On ne peut s’empรชcher de penser qu’il a dรป bien rigoler en douce aprรจs avoir dit cela car le risque d’une prise de Bamako par des terroristes รฉtait dรฉlibรฉrรฉment exagรฉrรฉ pour justifier une intervention au Mali planifiรฉe bien avant, en 2009 pour รชtre prรฉcis, sous le nom d’opรฉration Requin. Ce mensonge fondateur est l’รฉquivalent des ยซ armes de destruction massive de Saddam Hussein ยป et de la fable, largement rรฉpandue par Bernard-Henri Lรฉvy, d’un Mouammar Khadafi en train de ยซ bombarder son propre peuple ยป ร  Benghazi.

Au Mali, un des points centraux de la doctrine franรงaise, c’est que Bamako ne doit en aucun cas discuter avec les djihadistes. ยซ On ne nรฉgocie pas avec des terroristes ยป est le credo de Macron que l’on dit pourtant sur le point de prendre langue avec les nouveaux maรฎtres de Kaboul. La chose certaine, cโ€™est quโ€™il a de moins en moins d’autoritรฉ sur des ร‰tats naguรจre si serviles. La Rรฉpublique Centrafricaine lui a รฉchappรฉ et le Mali, peu confiant en Barkhane, est en train de nรฉgocier avec des ยซ contractors ยป – qui ne sont pas des mercenaires – de la sociรฉtรฉ russe Wagner. Si cela vient ร  se faire en dรฉpit des menaces de Jean-Yves le Drian, ce sera un moment crucial de l’รฉvolution de la Franรงafrique vers sa fin de plus en plus probable.

Voilร  le leader politique particuliรจrement cynique et en perte de vitesse que la sociรฉtรฉ civile africaine va avoir en face d’elle le 8 octobre. Il est prรฉvu que des anglophones et des lusophones soient de la partie mais on peut se demander quel rรดle leur sera assignรฉ tant les questions ร  discuter leur sont รฉtrangรจres. Leur prรฉsence ร  Montpellier n’a peut-รชtre pourtant rien d’รฉtonnant pour qui connaรฎt le vieux rรชve de certains milieux d’affaires franรงais de faire goรปter aux dรฉlices de la Franรงafrique quelques ex-colonies britanniques. Le rรฉgime gaulliste avait, avec l’aide d’Houphouรซt-Boigny et pour le rรฉsultat dรฉsastreux que l’on sait, jetรฉ de l’huile sur le feu au Biafra. Paris s’est consolรฉ de cet รฉchec cuisant en prenant ร  partir de 1973 la relรจve de la Belgique au Rwanda, pays qu’il ne contrรดle plus depuis la prise du pouvoir par Paul Kagamรฉ. Vouloir vassaliser les รฉcrivains, artistes et essayistes du Nigeria, du Kenya ou du Ghana, cela s’appelle avoir les yeux plus gros que le ventre. Et, dรฉsormais plus proche du dรฉclin que de ses heures les plus glorieuses, la France n’a plus, par ailleurs, l’envergure d’un ร‰tat en mesure de soutenir un tรชte-ร -tรชte avec tout un continent, aussi malheureux soit-il.

Alors, bonne chance ร  ceux qui se rendront ร  Montpellier. Pour avoir longuement รฉchangรฉ avec certains d’entre eux, parfois de vrais amis, je peux tรฉmoigner qu’ils feront le dรฉplacement en femmes et en hommes de bonne volontรฉ. Leur leitmotiv, c’est qu’un appel au dialogue, รงa ne se refuse pas et qu’il ne leur coรปtera rien d’essayer de faire entendre raison au prรฉsident franรงais. Mais qui ne voit ce qu’il y a d’illusoire dans le dรฉsir de la victime de persuader l’oppresseur de l’ignominie de ses crimes ? C’est en fait l’aveu d’un dรฉsespoir absolu car le plus que pourra se permettre le bourreau c’est de desserrer un petit peu l’รฉtau. C’est un audacieux abus de langage que de baptiser “sommet ” une heure et demie d’entretien de Macron avec les รฉlites de l’ancien empire colonial franรงais d’Afrique subsaharienne. Il est vrai que ses organisateurs n’ont jamais dit qu’il a vocation ร  rรฉsoudre, comme par enchantement, tous les problรจmes. Peut-on en attendre au moins un petit pas dans la bonne direction ? En fait, la question n’a aucun sens : au regard des enjeux rรฉels de la relation entre la France et ce qu’elle appelle sans pudeur ยซ les pays du champ ยป, l’exercice est en lui-mรชme d’une insoutenable lรฉgรจretรฉ. Cรฉsaire rappelle dans Discours sur le colonialisme que ยซ l’Europe est comptable devant la communautรฉ humaine du plus haut tas de cadavres de l’histoire. ยป Le poรจte ajoutera peu de temps avant sa mort : ยซ Le malheur de l’Afrique, c’est d’avoir rencontrรฉ la France. ยป C’est un bien lourd tribut de sang qu’elle a prรฉlevรฉ sur l’Afrique au cours des siรจcles. Mais dans cette affaire, il s’agit moins du passรฉ colonial que des souffrances que la Franรงafrique fait endurer, aujourd’hui encore, aux peuples africains.

Un rendez-vous tel que celui de Montpellier n’aura de sens que le jour oรน nos pays seront maรฎtres de leur destin.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour rรฉduire les indรฉsirables. En savoir plus sur comment les donnรฉes de vos commentaires sont utilisรฉes.

Article prรฉcรฉdent

Seule une rรฉvolution populaire peut contraindre Macky Sall

Article suivant

Soudan : รฉtat d'urgence et dissolution du gouvernement de transition

Latest from Afrique